
À tort ou à raison, j’évite en général de lire les textes qui accompagnent les livres de photographies, la plupart hélas sont d’intérêt limité et n’apportent guère d’éléments utiles à la compréhension du travail présenté, à quelques exceptions près toutefois. « La peinture est un langage en soi. En parler est un à côté », écrivait déjà Francis Bacon ; il en est de même pour la photographie. Cette proposition, dont je ne sous-estime pas le caractère excessif ou du moins présomptueux, n’engage que moi. Pourtant, à l’image du « Je hais les voyages et les explorateurs » deTristes tropiques, je vais tout de même passer outre et écrire quelques mots sur la succession de clichés rassemblés ici.
Une part importante de la présente sélection figurait dans le premier site ouvert en 2008 ou 2009 sous le titre déjà de Lentilles argentiques délibérément choisi pour se réclamer de la tradition de photographie sur émulsion photographique à un moment où celle-ci était balayée par la technique numérique. Rien n’a changé depuis et la totalité des clichés ci-après est issue de boîtiers argentiques au format 24 x 36. De la même façon, le texte choisi à l’époque pour me présenter, emprunté à Jean Tardieu dans sa préface à Formeries (Éd. Gallimard, Paris, 1976), garde sa raison d’être : « Pour ce recueil en apparence composite où les mêmes obsessions se font jour et où la hantise formelle est partout présente, je n’ai pas su trouver de meilleur titre que celui de Formeries. Ce pluriel est inventé, mais le mot au singulier existe. C’est le nom d’un village sur les « hauts » de l’Oise normande. Les traits principaux de ce pays sont […] la nudité des lignes et la rigueur du climat : tout ce qu’il faut pour chercher quelque chose qui soit en même temps ici et ailleurs ». Formerie en Oise normande faisait écho à mon pseudonyme de l’époque, Senantes, choisi en pensant à la commune éponyme située dans le « bas » de cette région, en pays de Bray, dont les traits sont toutefois moins rudes. Nulle hantise ni obsession de mon côté, c’est plutôt l’apparence composite, ici et ailleurs, qui est susceptible de s’appliquer à ma démarche.
La présentation retenue est inévitablement pour partie tributaire de la structure « prêt-à-porter » du site, je souhaite néanmoins que celle-ci permette d’accéder aux clichés sans trop de difficultés. Plusieurs rubriques aux titres assez vagues sinon fourre-tout — Dedans, Dehors, etc — s’efforcent d’apporter un peu d’ordre à ce qui pourrait passer pour une simple compilation, mais peut-être ne s’agit-il en fin de compte que d’une accumulation brouillonne : il m’est impossible de me faire une opinion sur tout cela et préfère laisser la tâche de juger à qui prendra la peine de se pencher sur ce qui suit.
Je laisserai le mot de la fin à Diderot, dans le propos duquel il suffira de remplacer pensées par photographies : « Si ces Pensées ne plaisent à personne, elles pourront n’être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables si elles plaisent à tout le monde ».
Je vous souhaite une bonne visite.
PS :
Une modification, une nouveauté et un évènement sont intervenus depuis la présentation du nouveau site au printemps 2024.
La modification concerne son titre, Lentilles argentiques, régulièrement mélangé par les moteurs de recherche à des sites de recettes culinaires utilisant des lentilles (lens culinaris) ; il est remplacé par Je vis, qui laisse à voir ce que j’ai vécu ou bien, au choix, vivre ce que j’ai vu ; en espérant toutefois ne pas me retrouver cette fois-ci mélangé à des sites de bricolage.
La nouveauté est l’ajout d’une rubrique de clichés numériques. Celle-ci cherche à se faire une place et coexister en bons termes avec son homologue argentique dont la pratique se poursuit. Il ne s’agit après tout que du remplacement d’une bobine de film par un capteur électronique : seule compte l’image.
L’évènement, quant à lui, s’est déroulé d’avril à juin 2025 à l’initiative de Ludovic et Véronique, responsable de l’Atelier 38 à Grenoble, qui m’ont fait l’honneur de m’inviter à exposer dans leurs locaux dix-huit de mes clichés, superbement mis en valeur par les tirages de Ludovic. La sélection retenue est présentée dans une nouvelle rubrique intitulée De-ci, de-là, du nom de cette exposition ouverte le 8 avril 2025 ; curieusement, le lendemain s’ouvrait au musée Carnavalet de Paris l’exposition consacrée à Agnès Varda, intitulée Le Paris d’Agnès Varda, de-ci, de-là : pure coïncidence et clin d’œil entre photographes à n’en pas douter. Mon exposition n’a pas donné lieu, comme la sienne, à la publication d’un catalogue mais était présentée par un petit texte reproduit ci-dessous.
De-ci, de-là
La sélection présentée ici fait le choix des lignes, des courbes et des jeux de lumière, à l’occasion de situations qui ne se reproduiront sans doute jamais à l’identique et que la pellicule photographique, moins volage et oublieuse que notre mémoire, a définitivement fixées.
Le choix de la photographie en noir et blanc ne relève ni d’un effet de mode ni d’une nostalgie passéiste, mais vise surtout à retenir l’attention sur le sujet en évitant autant que possible la dispersion du regard que les mêmes scènes exposées en couleur auraient pu provoquer.
La ligne directrice de mon travail photographique est fort simple : plutôt l’arrière-boutique que le devant de la scène ; indifférence aux conditions de prise de vue (lumière et climat en particulier) qui sont ce qu’elles sont et pas toujours celles que l’on aurait voulu qu’elles soient ; regarder la vie comme elle vient puisqu’il se passe toujours quelque chose ; accepter enfin qu’il n’y ait parfois rien à voir et faire sienne la phrase de Nicolas Bouvier : « Je suis sorti pour voir de quoi ce rien était fait. »
Autodidacte, influencé par Henri Cartier-Bresson, Raymond Depardon, Wim Wenders et Sergio Larrain, mais certainement par bien d’autres encore, Michel Goossens photographie depuis 1964 et, formation oblige, privilégie la pratique argentique, à la recherche en France et jadis en Italie, « d’instants décisifs »…
Michel GOOSSENS photographie depuis 1964. Parisien jusqu’en 1978, il vit depuis à proximité de Grenoble.
Photographies en grande majorité argentiques mais également, depuis 2024, numériques donc. L’existence des négatifs et des cartes mémoire, propriété de l’auteur, vient rappeler si besoin était, que ces clichés ne sont pas libres de droits ainsi que le mentionne, de façon certes symbolique et bien facile à contourner, l’inscription figurant sur chacun d’entre eux.